Home

image

La victoire de Syriza en janvier 2015, les six mois de bras de fer avec les différentes institutions européennes (Commission européenne, Eurogroupe) ou internationales (FMI) se sont conclues par l’adoption d’un troisième mémorandum encore plus dur que les précédents et par la mise sous tutelle de fait de la Grèce. Ce nouveau plan, adopté grâce à l’appui du Pasok et de Nouvelle démocratie, a provoqué une scission dans Syriza qui va bien au-delà des rangs traditionnels de la gauche de ce parti. Depuis lors, un débat fait rage partout en Europe sur la stratégie qui doit être celle de la gauche de transformation sociale : sortir de l’euro ou non, et pour faire quoi ? Construire un nouveau mouvement européen ou tenter un détour par l’échelon national – et si oui avec quels risques de dérives identitaires ? Autant de questions sérieuses qui méritent un débat approfondi sans tabou ni raccourci.

Hypothèse A : un mouvement pan-européen

Changer l’Europe telle qu’elle existe au profit d’une autre construction européenne, démocratique, respectueuse des droits sociaux et qui ne se bâtisse pas en forteresse de barbelés a été la pierre de touche de presque tous les mouvements de la gauche radicale en Europe. Pour un tel projet, deux chemins ont été envisagés.

Le premier est l’émergence d’un mouvement qui soit d’emblée pan-européen, de masse et qui viendrait bousculer les fondations de l’Europe libérale. Une telle hypothèse suppose une réelle homogénéité à l’échelle continentale, ou au moins une forte convergence politique, sociale et culturelle. Il n’en est rien, bien au contraire. La politique européenne telle qu’elle est menée depuis au moins vingt ans (Maastricht 1992) est objectivement conforme aux intérêts des pays d’Europe du Nord : disons l’Allemagne, les Pays-Bas, le Luxembourg, sans doute la Flandre en Belgique (mais ils sont majoritaires) et l’Autriche, auxquels ont pourrait ajouter certains pays d’Europe centrale qui relèvent de la périphérie économique de l’Allemagne. Dire cela, c’est dire que cela profite non seulement aux bourgeoisies nationales, mais aussi à une fraction significative du salariat de ces pays, même s’il y a de nombreux laissés pour compte.

La discordance des rapports de force, des opinions publiques est profondément ancrée dans l’hétérogénéité des réalités nationales quand elle ne renvoie pas à des traumatismes historiques anciens : le rapport très particulier des Allemands à leur monnaie est inscrit dans la crise de la République de Weimar de 1923. Dans ces conditions l’apparition « d’un mouvement européen pour la démocratisation de l’euro », avancée par Yanis Varoufakis, est sans doute attrayante intellectuellement, mais en pratique inaccessible pour une longue période.

Hypothèse B : la théorie des dominos

Le second chemin pour transformer l’Europe relève de ce qu’on pourrait appeler la théorie des dominos. À partir d’une victoire dans l’un des pays de l’Union européenne s’enclenche un processus dynamique qui nourrit en retour la radicalité dans d’autres pays, permettant de nouvelles victoires et la modification du rapport de forces. Bref, après la Grèce et Syriza, vient le tour de Podemos en Espagne, prélude à de nouvelles victoires – et pourquoi pas en France ?

Ce scénario simple, crédible n’avait qu’un défaut, celui de penser que les libéraux aller regarder passer le train et applaudir à leur propre défaite avec fair-play. Évidemment, conscientes du danger, les élites européennes ont montré qu’elles étaient prêtes à tout et surtout au pire. Sur le fond, sur la forme, rien n’aura été épargné au peuple grec. La conclusion du bras de fer entre le gouvernement grec et l’Union européenne est que le chemin d’une auto-transformation de l’Europe par effet boule de neige est et sera écrasé dans l’œuf.

On objectera, à raison, que la situation était d’autant plus difficile que la Grèce est un petit pays exsangue qui ne pèse que 2% du PIB de la zone euro. Il ne peut pourtant en être autrement, les premiers succès pour la gauche radicale ne peuvent venir que des maillons faibles du capitalisme européen – pour faire simple, les pays d’Europe du Sud. Or précisément, l’expérimentation d’une politique alternative leur est d’autant plus difficile qu’ils sont périphériques et donc vulnérables aux institutions européennes et internationales (BCE, FMI). Pour ces pays, le choix est terriblement difficile. Il faut donc soit se soumettre, et alors appliquer une politique autrefois combattue, soit sauter dans le vide, sans garantie. Il n’en demeure pas moins que l’acquis de la victoire de Syriza, c’est qu’une rupture qui part d’un cadre national demeure possible. Ce n’est pas rien.

Euro ou pas euro, le piège du repli national ?

Alexis Tsipras n’avait certes pas de mandat pour sortir de la zone euro : l’argument est abondamment utilisé et il est parfaitement vrai. Mais il n’avait pas non plus celui de poursuivre la politique de ces prédécesseurs.

Les 61% de « non » au référendum du 5 juillet étaient même un mandat limpide contre le mémorandum. Pourtant, le premier ministre grec n’a pas fait ce choix, précipitant la division de son propre camp. L’alternative – et il n’y en avait pas d’autre – était le Grexit.

Par nature, il est difficile d’entrevoir toutes les conséquences qu’aurait une sortie de l’euro, surtout pour un petit pays comme la Grèce. Les difficultés d’une telle décision sont probablement largement sous-estimées par la gauche grecque elle-même. Mais a-t-on bien apprécié tous les ravages que va produire le nouveau plan, socialement et politiquement ?

La perspective d’Aube dorée ne sera-t-elle pas renforcée, non pas en septembre, mais dans six mois, dans un an ?

Mais au-delà du cas grec, la question du type de stratégie européenne qui doit être développée traverse presque tous les pays européens.

J’insiste sur le danger mortifère du repli national.

Au moment où paraissaient les errements d’un Sapir, monomaniaque de la sortie de l’euro, appelant à une convergence avec le Front national, l’article est bienvenu.

Mais d’où vient l’impression que ce texte aurait tout aussi bien exprimé les mêmes positions s’il avait été écrit avant la crise grecque.

Dit autrement : peut-on faire comme s’il ne s’était rien passé ?

C’est impossible.

À l’évidence, nos difficultés de mobilisations sont vraies à tous les étages territoriaux, et elles sont aussi grandes à l’échelle nationale qu’à l’échelle européenne. On pourrait même se demander : comment construire un mouvement de solidarité contre l’austérité en Grèce quand on n’a même pas été foutu de se battre contre la loi Macron ?

Mais la question n’est pas là. La constitution de la zone euro s’est faite dans des conditions bien particulières qui, de fait, empêchent concrètement la mise en place d’une politique antilibérale. Pour choisir un exemple, les contraintes qui s’exerceraient pour un authentique gouvernement de gauche ne seraient pas les mêmes pour la Grande-Bretagne que pour un pays de la zone euro comme la France. Il nous faut donc trouver les voies pour briser ce carcan.

Une perspective européenne et antilibérale

Dans ces conditions, la question préalable n’est pas celle de la monnaie, mais celles des premières mesures à prendre une fois parvenus au pouvoir. Si possible dans le cadre de l’euro, mais ce qui n’est pas négociable, c’est que ces mesures soient prises in fine et que donc la rupture est un des possibles. La sortie de la monnaie commune n’est donc pas un point de départ, mais l’aboutissement éventuel d’un combat, ce qui suppose évidemment de l’avoir sérieusement envisagé. Alors oui, dans cette hypothèse, la rupture se fait au départ à partir d’un État et d’un seul, et le risque nationaliste existe bel et bien. La question est alors de savoir si l’on essaie de le conjurer par une politique adéquate, ou si l’on renonce par anticipation.

Même dans ce cas, penser que la zone euro est un rempart absolu aux nationalismes de tout poil et à l’extrême droite florissante paraît bien hasardeux.

Évidemment, tous les pays ne sont pas égaux pour supporter un tel rapport de forces. Pour des nations comme la Grèce et le Portugal, on le sait maintenant, c’est impossible au sein de l’Europe et il est probable que ce ne serait guère facile à l’extérieur. Les mêmes qui veulent les contraindre à des politiques inhumaines s’emploieraient, n’en doutons pas, à châtier ces impudents par tous les moyens. Il en va autrement pour un pays comme la France. Non pas que le résultat serait nécessairement très différent pour la monnaie unique. Il est tout à fait possible que Frédéric Lordon ait raison quand il écrit : « C’est bien en ce point d’ailleurs que se tient l’erreur presque « logique » des croyants de « l’autre euro possible ». Car s’il s’avérait que se crée effectivement un mouvement consistant de plusieurs pays rendant plausible une révision significative des principes de l’euro… c’est l’Allemagne, sans doute accompagnée de quelques satellites, qui prendrait le large. Si bien qu’au moment même où il serait sur le point d’être changé… l’euro serait détruit ! Il n’y aura pas « d’autre euro » dans son périmètre actuel – avec l’Allemagne –, car tout autre euro possible sera inadmissible pour elle, et se fera sans elle. » 

Mais alors, quel est le problème ?

Refuser le repli national et continuer à défendre une perspective européenne avec qui voudra, tel doit être le projet d’une gauche radicale. Il ne s’agit ni de maintenir l’euro coûte que coûte, ni d’en sortir à tout prix mais de pouvoir s’affranchir des politiques libérales, et donc d’avoir les moyens politiques et les cadres institutionnels et monétaires pour le faire.

Entre le statu quo qui avalise l’Europe telle qu’elle est et les projets nationalistes, il doit y avoir place pour un autre projet qui permettrait de regrouper rapidement plusieurs pays dans une conformation et des contours qui restent à définir.

Ensemble contre la politique jacobine

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s