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Les langues ne disparaitraient pas sans une politique délibérée qui les marginalisent, déclare François Alfonsi, un eurodéputé corse, qui a rédigé un rapport parlementaire sur les langues menacées qui devrait être mis aux voix en juin. Selon lui, l’UE a un rôle à jouer dans la protection de ce qu’il appelle « un héritage européen ».

François Alfonsi est un eurodéputé français du parti nationaliste corse « Partitu di a Nazione Corsa ». Au Parlement européen, il est membre du Groupe des Verts/Alliance libre européenne (Verts/ALE). Il s’est confié à Frédéric Simon, l’éditeur d’EurActiv.

Vous avez été chargé d’un rapport parlementaire sur la diversité linguistique et la protection des langues menacées en Europe. Cette menace d’extinction, est-ce que c’est selon vous le fruit d’un politique délibérée de la part de certains états ?

C’est toujours le cas. Les langues ne connaîtraient pas une telle récession si elles n’étaient pas marginalisées dans le système éducatif et médiatique et la société en général. Progressivement, la présence de la société minorée puis la transmission générationnelle s’atténue, puis s’érode, puis disparaît. Et comme il n’y a pas de relai dans la sphère publique et qu’il n’y a pas de relai dans le système scolaire notamment, c’est inexorable.

Il y a beaucoup de langues qui sont sur la même trajectoire. Le corse est sur une trajectoire linguistique un peu meilleure que le breton, qui est un peu mieux que l’occitan, mais elles vont toutes au même endroit.

Lesquelles pouvez-vous citer en Europe ?

En France, il y a déjà au minimum le franco-provençal, l’occitan, le corse, le breton, qui sont des langues spécifiquement franco-françaises (enfin, il y a un peu de franco-provençal en Italie du cote de Val D’Aoste, mais c’est limité).

Vous semblez accuser directement l’état Français et ses gouvernements successifs…

Oui, Depuis Jules Ferry pour être précis vu que l’école a été le moyen principal de cette éradication. Puis il y a des phénomènes d’accélération.

Est-ce qu’on n’assisterait pas aussi également à un retour vers le régionalisme en France ? On voit des tentatives de promotion des langues régionales dans certains territoires.

Oui mais on ne leur donne pas les moyens. Si on compare les moyens qui sont donnés par l’état finlandais à la promotion du saami et les moyens qui sont donnés par l’état français à la promotion du corse, on est entre le vélo et la Ferrari ! Maintenant, on peut dire que le vélo roule, mais enfin bon…

Vous avez déjà souligné par le passé que la question des langues menacées relève plutôt de l’identité régionale ou nationale. Alors quel est le rôle de l’Europe dans ce débat ? Doit-elle se mêler de ces questions-là ?

D’abord c’est un patrimoine européen. La langue corse est le patrimoine d’une communauté, qui est le peuple corse, et c’est le patrimoine de l’Europe en général. La langue corse existait avant que la Corse soit Française, elle était européenne.

Donc la France en a la responsabilité puisque l’équilibre et la lettre des traités européens fait que la responsabilité culturelle est restée au niveau des états et donc de l’Etat Français.

C’est un peu particulier. On pourrait comparer la biodiversité naturelle et la biodiversité culturelle. En biodiversité naturelle, l’Europe prend la pleine possession de ses compétences dans la mesure ou les oiseaux migrateurs ne peuvent pas être décrétés français, allemands, italiens ou basques – ils sont forcément européens puisqu’ils vivent sur tout le territoire de l’Europe.

Par contre, dans le domaine de la biodiversité culturelle, les traités donnent seulement à l’Europe une responsabilité éthique de favoriser la diversité culturelle – le traité de Lisbonne le réaffirme.

Comme gardienne des traités, la Commission européenne est donc comptable de la diversité linguistique et de la diversité culturelle. Mais comme il n’y a pas de transfert de compétences par le traité de ces domaines-là, elle est impuissante, contrairement à la biodiversité naturelle ou elle peut faire des directives et sanctionner les états.

Donc il y a une responsabilité sans compétence, mais la responsabilité existe quand même !

Quelles sont vos recommandations concrètes au niveau européen ?

Je crois qu’il faut d’abord restaurer une démarche qui a existé par le passé. Les langues régionales en général ont été beaucoup mieux aidées par l’Union européenne il y a 20 ans qu’elles ne le sont aujourd’hui.

Elles ont été soutenues matériellement par des programmes et par des aides. Et elles ont été aidées politiquement puisque lacharte des langues minoritaires par exemple, c’était au départ une résolution de la commission culture du Parlement Européen, adoptée ensuite par le Parlement, puis traduite dans un programme repris au niveau du Conseil de l’Europe qui a mené à la Charte qui a été finalisé par le Conseil de l’Europe.

Donc ça c’est un travail politique et la charte fait désormais parti du catalogue des textes fondamentaux que les nouveaux pays membres doivent ratifier et respecter.

Cette charte, quel statut a-t-elle ? Qu’est-ce qu’on en a fait ?

On n’en a pas fait pas grand-chose mais elle est là, elle donne un cadre juridique pour les pays qui ont ratifié la charte.

Mais l’obligation de ratification de vaut que pour les nouveaux membres, par pour les anciens. Donc la France et la Grèce bénéficient de cet avantage et refusent de ratifier.

Pourquoi ? Parce que s’ils ratifient ils seraient comptables devant le Conseil de l’Europe de protestation de telle association linguistique, de telle communauté politique, et ils seraient condamnés.

On voit bien ici à quel point la question des langues peut être politique. En Europe, les revendications linguistiques sont souvent associées à des mouvements séparatistes – en Catalogne ou en Flandre par exemple. Les langues ne sont-elles pas finalement le premier véhicule du séparatisme ?

D’abord ce n’est pas du séparatisme européen. La Flandre ne souhaite pas sortir de l’Europe, ni la Catalogne, ni aucune de ces régions-là. C’est un problème pour les états membres.

D’accord, mais l’Europe doit-elle selon vous encourager ces mouvements séparatistes ?

D’abord je constate que ce n’est pas un problème pour l’Europe mais pour les états.

Ensuite, si le problème se politise et devient de plus en plus conflictuel, au fur et à mesure que les populations constatent qu’au sein des états membres il n’y a pas de possibilité d’inscrire dans l’avenir les langues et les cultures, c’est leur échec. C’est l’échec des états membres, pas de la catalogne. C’est la crise de l’Espagne qui n’est pas capable de faire droit à la langue catalane.

Vous n’avez pas de séparatisme saami au nord de la Finlande ! Vous n’avez pas de séparatisme suédois en Finlande ! Et vous avez en Finlande Martti Ahtisaari qui a porté récemment encore une réforme constitutionnelle pour améliorer la place des deux langues minoritaires que sont le suédois et le saami. Il a aussi en tant que Prix Nobel de la paix géré les affaires du Kosovo où il a généré la constitution la plus favorable à une minorité qui existe au monde – pour protéger la minorité serbe.

On sait donc faire des constitutions – et des états – qui préservent les minorités. Donc le problème qui est posée n’est pas de savoir si la Catalogne est séparatiste, c’est de savoir pourquoi l’état espagnol est incapable de donner les mêmes droits au peuple catalan et au peuple basque.

Dans le cas du Kosovo, il y a eu un conflit armé qui a fait de nombreux morts. On ne peut pas dire la même chose des bretons, des corses, des catalans ou des flamands…

Au niveau linguistique et culturel, oui. Dans les tranchées de la guerre de 14, il n’y avait pas un corse sur dix qui parlait français et aujourd’hui vous n’avez pas un corse sur dix qui parle le corse, en corse. Donc il y a bien un problème. Alors, est-ce que ce recul est une conséquence de politique menée pour que ce recul intervienne, la réponse est clairement oui.

Maintenant, ça a été le cas partout – en Finlande envers les Inuit, au Canada pour le Québec, etc. Et donc, depuis la deuxième guerre mondiale, on se rend compte que c’est un patrimoine qui disparaît et il y a une prise de conscience de décider d’arrêter le massacre.

Et je pense que l’Europe doit encourager le respect des minorités, qui fait partie de l’identité européenne axée autour des droits de l’homme – droits de la femme, justice indépendante, liberté de la presse, etc.

Tous ces droits, on les met en avant lorsqu’on passe des accords de coopération avec d’autres pays.  On observe si la presse est libre, si la justice est indépendante et si les droits des minorités sont respectés. Tout ceci fait partie de l’arsenal d’appréciation d’une démocratie. Et cette grille de lecture, on l’applique à tous les pays du monde. Quand on observe ce qui se passe au Tibet, en fait on s’intéresse à ce qui se passe à Pékin et à l’évolution du régime chinois du point de vue du respect de la démocratie.

Eh bien le même raisonnement doit s’appliquer à l’intérieur de l’Europe. Le chemin de la démocratie, c’est le chemin du respect des minorités.

Dans le contexte actuel d’austérité budgétaire, vous réclamez des fonds européens pour subventionner des programmes de soutien aux langues menacées. Est-ce que vous pouvez nous en dire plus ?

D’abord, il y a des programmes européens qui vont se mettre en place, malgré les rigueurs budgétaires, par exemple pour encourage les jeunes à avoir au moins deux langues vivantes. Les langues régionales doivent être entièrement éligibles à ces financements. Ça c’est le premier message.

Ensuite, il faut que la Commission européenne comprenne que les cultures minoritaires ou en difficulté sont souvent le fait de communautés assez restreintes en nombre. Et donc que les programmes culturels européens leur soient accessibles sans qu’ils aient des seuils à franchir. Par exemple, on ne fera jamais en corse un festival de la taille du festival d’Avignon. Donc il faut abaisser les seuils d’éligibilité pour obtenir des fonds pour des projets de taille plus modeste.

Et au niveau du budget européen, vous avez des propositions ?

Mon rapport ne va pas changer le budget pour 2014-2020. Mais ce qu’on peut proposer aux communautés concernées, c’est une boîte à outil – le FSE [Fonds Social Européen], le FEDER [Fonds Européen de Développement Régional], Erasmus pour tous, etc.

Au niveau de l’apprentissage, on peut d’ailleurs commencer dès le berceau. Avoir deux langues maternelles c’est la certitude de donner à l’enfant une aptitude à toutes les langues qui est nettement supérieure à celui qui n’a qu’une seule langue maternelle. Alors il y a des programmes vers le très jeune âge qui ne sont pas encore prévus et qu’on va essayer de promouvoir. Il n’y aura donc pas de programme « langues menacées » mais un corpus de mesures dans lequel on pourrait puiser. On va essayer de formaliser ça à travers le réseau NPLD, le Network to Promote Linguistic Diversity, qui a son siège au Pays de Galle.

L’idée c’est de faire en sorte que les programmes qui se mettent en place ne se résument pas à enseigner l’espagnol en plus de l’anglais mais soient ouverts à tout le spectre des langues européennes, pas seulement les langues officielles.

Pour prendre un exemple, la Commission a refusé de financer une aide aux éditeurs bretons qui voulaient éditer l’œuvre de Shakespeare en breton sous prétexte que ce n’est pas une langue officielle en France, contrairement au catalan en Espagne. Vous vous trouvez alors dans une situation de discrimination où un éditeur catalan aura l’aide de l’Europe s’il est à Barcelone mais pas s’il est à Perpignan.

Autre exemple, en commission culture du parlement le groupe des Verts a demandé le rapport sur la protection des langues minoritaires. Mais on nous a répondu que d’autres choses passaient en priorité – l’économie numérique, les droits d’auteur, etc. Donc on est aussi dans un problème d’indifférence et puis, comme vous disiez, de crainte du séparatisme, etc.

Les langues minoritaires ne sont pas les seules à être menacées. Il y a également des problèmes au niveau des langues officielles, avec notamment la réduction des coûts de retranscription des débats aux sessions plénières du Parlement européen, qui ne seront plus systématiquement traduites dans toutes les langues officielles. Est-ce qu’il ne faudrait pas d’abord protéger les langues officielles avant de s’intéresser aux langues régionales ?

De toute façon, la logique d’économie ne conduit qu’à une seule langue, c’est l’anglais.

Mais c’est une logique qui ne va pas faciliter l’intégration européenne. Au contraire elle va la ruiner parce qu’en réalité, c’est parce que chacun trouve sa place en Europe que l’Europe se construit. En politique, c’est la matière humaine qui compte, pas seulement la matière budgétaire. Ce raisonnement est donc simpliste, populiste, et donc démagogique.

Ensuite, une langue ne se sauve pas parce qu’elle est parlée dans une cabine du Parlement européen. Ce n’est pas le terrain principal quand on a la revendication d’être reconnu comme un état à part entière, comme la Catalogne.

La Commission européenne compte supprimer 2 500 postes de traducteur dans les années à venir, suite aux pressions budgétaires exercées par les états membres. Si les états ne veulent plus financer la traduction, ne devraient-ils pas alors être mis devant leurs responsabilités et traduire eux-mêmes les documents qui émanent des institutions européennes ?

C’est déjà le cas. Pour le gaélique, c’est aux frais des Irlandais. Ou le catalan au frais de l’état espagnol, ça a déjà été proposé.

Et le corse aux frais des collectivités corses ?

Moi je ne pense pas que le combat pour la survie de ces langues se joue à la Commission ou au parlement européen parce qu’on a une cabine là-haut avec le petit drapeau.

Je comprends qu’on le fasse, je comprends le raisonnement de l’écossais ou du catalan qui dit on est une population importante, une économie importante, on nous méprise pendant que le Luxembourg a toute sa place. Ils ont raison, mais il faut être raisonnable. 

Ensemble contre la politique jacobine

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